« Il est urgent de réveiller le nomade que chacun porte en soi. »

Jean Malaurie

Le blog de nanouk

La promesse de Kokopelli

Je ne poste pas beaucoup en ce moment. Pas que je ne vous aime plus, je rédige des tas de billets dans ma tête, mais je n'ai jamais le temps de les retranscrire sur mon ordinateur.

C'était au printemps. Rarement l'arrivée des beaux jours m'avait été aussi agréable. Je regardais Siriniq étendre ses doux rayons sur la toundra et dégeler le corps et l'âme de chacun. La flûte de Kokopelli résonnait de plus en plus fort à mes oreilles dans la brise qui soufflait sur la terre pour la réchauffer. Ukaliq le lièvre sautait comme un fou à la recherche de sa belle, tandis que Tulugaq dansait dans les airs avec sa compagne, tout au plaisir de s'échanger nourriture et preuves de tendresse. La légère mousse qui recouvre la toundra commençait à émerger de son blanc manteau et à perdre les teintes rouges de l'automne pour reprendre une verdeur plus printanières. Les mélèzes eux-mêmes commençaient à reprendre des couleurs après avoir perdu leurs aiguilles pour l'hiver. Chaque animal, chaque plante, chaque arbre, peut-être les roches elles-mêmes, semblaient tout affairés à fêter la fin prochaine de la morte saison et la renaissance de l'été.
Et tandis que je m'émerveillais de cette capacité de la nature à reprendre vie après l'hiver, fut-il aussi rude et aussi difficile que dans le nord, je sentis une présence à côté de moi. Je tournais la tête. Il était là. Le célèbre musicien qui parcourt la terre du sud au nord et du nord au sud, dans son manteau aux couleurs terre, si reconnaissable entre tous. Lui qui, parce que sa bosse l'empêchait d'être un bon chasseur, avait su transformer son infirmité en miracle pour l'humanité, nous offrant l'agriculture, la bonne fortune et la prospérité. Sa flûte reposait à ses côtés. Je le regardais étonnée. Un sourire bienveillant éclaira son visage. D'un geste souple et gracieux, il me tendit un petit sac. Je le pris avec hésitation. « C'est une graine spéciale, dit-il, dont tu seras la terre nourricière. Prends-en bien soin. » J'ouvris le sac avec circonspection. Il me sembla vide. Et lorsque je relevais la tête, Kokopelli avait disparu et déjà le chant de sa flûte résonnait au loin. Le farceur m'avait-il joué tour?
Pourtant, je sais aujourd'hui que le cabotin ne s'est pas joué de moi, il y a une toute petite vie que je sens croitre en moi.

Vive la médecine naturelle

Depuis environ 2 jours, j'éprouve une horrible douleur à l'épaule qui m'arrache presque un cri à chaque mouvement. J'ai donc testé différents moyens de soulager l'indésirable.
Les petits mouvements de détente de l'épaule se sont avérés complètement inutiles, voire nuisibles - surtout qu'après je suis restée exposée à la clim congelée du bureau (je soupçonne d'ailleurs que cette fichue clim trop froide est à l'origine du passage de petite douleur sans importance à douleur difficilement supportable). Le Tyl*enol soulage légèrement, mais l'effet n'est que temporaire, et la douleur revient ensuite en force. Enfin, la pommade à appliquer localement brûle plus qu'autre chose, et je doute qu'elle ait le moindre effet positif.
Mais, hier soir en me couchant, miracle - et j'aurais du y penser avant -, j'ai trouvé le truc qui aide vraiment: une grosse boule de poils de 6kg qui répond au doux nom de Thé*mis. Il suffit qu'elle se couche sur mon épaule et l'effet combiné de la chaleur et des ronrons m'apporte un soulagement immédiat et relativement durable. Évidemment, la douleur revient au bout d'un moment, mais j'ai l'impression qu'elle diminue après chaque traitement de mon infirmière maison.
Comme quoi, inutile de courir à la pharmacie au moindre bobo. Un chat peut parfois s'avérer le meilleur traitement contre les douleurs articulo-musculaires.

Le chemin des âmes

C'est le titre français de Three Day Road, un magnifique roman de Joseph Boyden que je suis en train de lire. D'habitude, je ne parle pas des livres que je n'ai pas terminés, mais je suis totalement sous le charme de l'écriture de ce jeune romancier qui nous emmène sur les traces de deux jeunes crees devenus snipers pendant la première guerre mondiale. L'histoire s'inspire en partie de Francis Pegahmagabow, le plus grand tireur d'élite de la grande guerre.

La route de trois jours, c'est le voyage des âmes des morts pour rejoindre le grand manitou. C'est aussi le temps qu'il faut à Niska, la vieille tueuse de windigos, pour tenter de ramener son neveu Xavier à la vie, c'est à dire aux valeurs de la forêt, à la force de ces récits.
Une histoire magnifique qui ne nous épargne rien des horreurs de la guerre, une écriture ciselée, un roman grave et bouleversant que je vous conseille vraiment.

Les deux loups

Trop souvent, on croise des gens qui vous font du mal, par bêtise ou par ignorance, par malice ou par négligence, et qui se confortent dans leur attitude plutôt que d'en éprouver le moindre remord. J'ai eu moi aussi mon lot de ces importuns, et pourtant, je ne peux m'empêcher de penser qu'ils sont plus à plaindre que moi.
Voici le conte des deux loups.

Un enfant fou de colère alla voir son grand-père. Il était révolté contre une grande injustice qu'un ami avait commise contre lui, et voulait savoir comment réagir.

Le vieux sage lui dit :

«Laisse-moi te raconter une histoire... Il m'arrive aussi de ressentir de la haine contre ceux qui se conduisent mal et n'en éprouvent aucun regret. Mais la haine ne fait que t'épuiser sans blesser ton ennemi. C'est comme si tu avalais du poison et que tu t'attendais à ce que soit ton ennemi qui en meure, mais, en réalité, c'est toi qui t'affaiblis. J'ai souvent combattu ces sentiments.»

Puis il ajouta :

«En chacun de nous se tient un combat. Il oppose deux loups qui ne peuvent marcher côte à côte.»

«Le premier est bon et ne fait aucun tort. Il est la joie, l'amour, la paix, la bienveillance. Il vit en harmonie avec tout ce qui l'entoure et ne s'offense pas lorsqu'il n'y a pas lieu de s'offenser. Il est sage et sûr de lui, et ne combat lorsque c'est juste de le faire.»

«Mais l'autre loup est ténébreux, orgueilleux, plein de doutes, gonflé de colère. La moindre chose le précipite dans des accès de rage. Il grogne et se bat contre n'importe qui, tout le temps, sans raison. Sa colère et sa haine sont si grandes qu'il a perdu toute sagesse. Il est désespérément irascible, et pourtant sa colère ne lui apporte rien.»

«Il est difficile de vivre avec ces deux loups à l'intérieur de nous, parce que tous deux veulent dominer notre esprit.»

Le garçon resta songeur un moment, avant de demander : «Quel est le loup qui gagne le combat, alors?»

Le vieil homme sourit et répondit doucement : «Celui que tu nourris.»

Au fil de l'eau

En ce moment, mes rêves sont empreints de nostalgie.

Je suis sur les toits de Paris et j'observe la ville de mon enfance. Comme sur une carte postale, la lumière donne aux façades de calcaire une teinte mordorée. L'asphalte brille d'un reflet cuivré. Les passants ressemblent à de petites fourmis qui se dépêchent, mais de quoi? Qu'est-ce qui peut bien donner aux parisiens cet air si affairé?
Rien n'est impossible, mais par quel miracle puis-je ainsi me déplacer? En un instant, me voilà au sommet de la tour Eiffel. La lumière du soir donne à la scène un côté irréel, et le paysage est curieusement déformé. La Seine est à mes pieds et la rive droite s'étend là bas dans le lointain... Je prends mon élan et je me lance dans le vide, les bras écartés.
Quelques secondes en chute libre, un pur bonheur, l'impression d'être un oiseau avant d'ouvrir mon parachute, et me voici qui descends lentement dans le fleuve. Mais c'est maintenant le Saint-Laurent dans lequel je m'enfonce mollement.
Quelques longueurs de crawl et me voici dans les roseaux sur le bord de l'eau. Plus que quelques marches à remonter, et j'aurais rejoint mon abri.

Chaque matin, chaque soir, lorsque je traverse le fleuve dans le tas de ferraille cahotant qui me mène de chez moi à mon travail (aussi appelé prosaïquement bus), je ne peux m'empêcher de lever les yeux de mon livre et de contempler émerveillée le roi des fleuves (du moins tant que je n'aurais pas vu l'Amazone ou le Nil), tantôt souriant, tantôt drapé dans un brouillard d'émotion, tantôt triste à en pleurer. Je suis des yeux les courbes sinueuses de sa robe bleue qui s'éloigne à perte de vue. La gent ailée s'agite, il y a les mouettes, les hirondelles et les hérons, tout aussi soucieux et incompréhensibles que les mystérieux parisiens de mon rêve. Je regarde toujours vers l'Est, et je ne peux m'empêcher de penser qu'au loin, il y a le Pays du Porc-Épic, la Forêt Généreuse, la terre de mes ancêtres et plus loin encore, de l'autre côté de la grande mare, le pays de mes autres ancêtres où vit l'une de mes sœurs, et encore un peu plus loin, la ville de mon enfance, sur les bords d'un autre fleuve, où vivent mes parents et mon autre sœur...
Et c'est l'eau qui fait le lien entre tous ces fantômes qui m'habitent.

Trouver les grands espaces entre les parois d'une boîte

Rêver du Nord enfermé dans une petite pièce de musée, comme un dernier vestige d'un monde disparu.
Des poissons patibulaires se disputent dans l'aquarium, les bélugas et les morses ne sont plus qu'un souvenir. La toundra est de béton, la glace artificielle. Une infinie tristesse se dégage de cette pièce.
Et ces deniers mots d'un Inuit au visage empreint de fatalisme: «Voici tout ce qu'il reste de ma banquise».
Se réveiller et se dire que malheureusement, le rêve n'est peut-être pas si loin de la réalité.

Petit à petit, l'oiseau fait son nid.

Je ne donne pas beaucoup de nouvelles. C'est que depuis que j'ai déménagé, la vie ressemble à une course, entre le boulot, la navette pour y aller (je suis quand même nettement plus loin de mon lieu de travail qu'à Kuujjuaq, ahem), et puis les 1 001 choses à faire pour s'installer. Si nous avons choisi rapidement notre appartement, l'intérieur est encore bien vide, car nous préférons le meubler lentement mais sûrement que de nous précipiter chez le géant suédois et d'acheter quelque chose qui ne nous plaira pas vraiment et ne durera pas longtemps.
Nous courrons donc les magasins de meubles à la recherche de la perle rare et c'est un vrai casse-tête. Non que Chéri et moi ayons un gros problème de divergence de goût. Bien au contraire, nous aimons tous les deux les formes simples et épurées, et c'est justement là le problème. Nous avons facilement trouvé une magnifique table en bois, mais nous avons une difficulté sans nom à trouver un sofa qui nous plaise, dans ce monde où règnent la lourdeur et les coussins siliconés... En attendant, nous avons donc opté pour une banquette clic-clac qui ira parfaitement bien dans un bureau/chambre d'ami lorsque nous aurons trouvé canapé à notre fessier.
Et ce n'est pas fini, il reste encore de la peinture à faire. Cette fin de semaine si nous avons le courage.
Mine de rien, construire un petit nid douillet et confortable, ça prend du temps et de la patience.
Je vous reviens bientôt.

Une semaine

Une semaine que je suis rentrée au Sud. La réadaptation a été un peu difficile, entre la chaleur, le retour au train-train boulot-métro-dodo, et toutes les démarches en cours qui ne sont pas terminées pour se réaménager (ou peut-être aménager tout court) un petit chez nous. Nous avons déjà l'adresse, c'est toujours ça de pris, mais tout le reste est à faire. Tant mieux, au moins, ce sera à notre goût.

Aksaq a découvert la ville avec un certain plaisir, malgré la chaleur qui l'assomme. Il lui aura fallu quelques jours pour s'habituer à l'absence de neige et apprendre à faire ses besoins en toute confiance dans l'herbe (une nouveauté pour lui!), mais le parc au face de l'ami chez qui nous logeons regorge de 1 000 plaisirs et surtout de 1 000 odeurs nouvelles. Et quand on le sort, il faut s'arrêter tous les 3 m pour tout renifler - sauf quand il se met à courir dans l'herbe pour souffler les pissenlits. C'est agréable de voir tout le plaisir qu'il y prend.

Il paraît que c'est la débâcle à Kuujjuaq. Le Nord me manque, et mes amis de là-haut, et le rythme de vie si tranquille, et la douceur de vivre, et la tendresse propre au Nord. J'en ai rêvé cette nuit et le réveil fut un peu difficile...

Réchauffement climatique (2)

Dans mon livre, la limite supérieure de l'aire de répartition du balbuzard pêcheur passe bien 300 km au sud de Kuujjuaq...
(merci Chéri et JP pour le cliché)

L'âme mélancolique

Pour notre dernière fin de semaine dans le Nord, Siriniq a brillé de tous ses feux, et il faisait si beau que nous n'avons pu résister au plaisir de nous promener sur les collines qui surplombent la rivière. Et nous n'étions pas les seuls, entre les simples marcheurs, ceux qui venaient pique-niquer, ceux qui profitaient des derniers jours avant la débâcle pour foncer sur la rivière en skidoo, ceux qui étaient venus crier leur joie de vivre en haut du village, et puis la gente canine, ceux qui étaient venus accompagner leurs maîtres, ceux qui avaient suivi un marcheur de passage, ceux qui courraient et aboyaient après les chiens des deux premières espèces, et pour peu qu'on y prête attention, la gente ailée, les lagopèdes bien sûr, les merles d'Amérique et les bruants à couronne blanche, mais aussi, plus discrets, les canards pilets et les bernaches au loin qui appelaient à célébrer la Beauté du monde.

Était-ce pour fêter mon départ que la toundra a offert à mon exaltée un tableau digne de Caspar David Friedrich?