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Je rate, donc je suis

Ce qui m’a amené à écrire cet article est une pensée personnelle :

Rater ne veut pas dire échouer,
Au moins tu auras essayé,
L’important n’étant pas d’y arriver,
Mais de se sentir vivant et d’exister.

« Tout ce que l’on réussit, on le rate d’abord »
 

Claude Lelouch, Itinéraire d’un enfant gâté

Du fait de ma pratique d’enseignante, j’en suis venue à m’interroger sur la question de l’erreur. Je pense que cette réflexion pourra être intéressante à tout professionnel de l’éducation, mais aussi aux parents.

L’erreur fait partie de l’apprentissage. Si l’enfant parvient à réaliser directement une tache sans difficulté, ni hésitations, ni réajustements, cela peut signifier que la tache proposée était trop simple. Même s’il est valorisant au premier abord de parvenir à répondre à une demande sans éprouver la moindre embuche, cela le sera d’autant plus si l’enfant constate qu’il a réussi à dégager des solutions à des problèmes qui se sont hissés sur son chemin durant tout le temps de l’accomplissement de l’activité. La notion de progrès entre en jeu, car l’enfant a su acquérir de nouvelles compétences en solutionnant lui-même les différents soucis rencontrés. Ainsi, à la fin de l’activité, il a « avancé », il a « grandit» par rapport à avant, puisqu’il a « évolué ».

Les taches proposées par l’enseignant devrait être à l’image de la vie : utiles, ancrées dans le réel et le pratique, enrichissantes et motivantes, mais non dépourvues d’obstacles et amenant à des interrogations, voire des remises en questions. Tout comme la vie qui réserve bien des aléas et des surprises, les taches ne devraient pas être figées dans des attentes anticipées mentalement par l’enseignant, ni dans une somme statique et emprisonnante de « bonnes réponses » pour « élève-modèle ». Les taches pourraient être des sortes de « défis » à relever, seul ou à plusieurs, afin d’en sortir plus apte à affronter certaines réalités concrètes du quotidien.

Or, comme dans la vie réelle, nous ne sommes pas des machines, programmées afin de donner directement le résultat attendu. Comme je l’ai dit, idéalement, il faudrait déjà qu’il n’existe pas UN résultat attendu, mais une multitude de réponses possibles. L’essentiel étant non pas ce que l’élève « trouve » à la fin de sa démarche, mais bien sa démarche en elle-même, sa capacité à la verbaliser, l’expliciter, la défendre, la confronter à celles des autres. Il se peut que l’enseignant détecte une part de véracité et de logique dans la démarche d’un élève, qui pourtant soumet un résultat totalement en marge de ce qui était demandé. C’est donc cette démarche qui sera valorisée, avant d’en valoriser le résultat.

Cependant, on ne peut admettre que tout et n’importe quoi sera recevable de la part de l’enseignant. En effet, il est nécessaire que les élèves agissent dans un « cadre » : que ce soit la demande posée (le terme « consigne » est un peu obsolète et « enfermant »), le défi à relever, le problème à résoudre… On attend bien de la part des enfants qu’ils n’aillent pas dans tous les sens, mais mettent leurs énergies et leur productivité au service d’un raisonnement et d’une démarche cherchant à répondre à ce qui est proposé.
C’est par l’expérimentation et le tâtonnement que l’enfant tentera idéalement d’y parvenir. Et comme dans toute démarche de la sorte, il ne sera bien sûr pas à l’abri d’un ou plusieurs « ratages ». Seulement, il ne faut pas envisager ces erreurs de parcours comme des échecs, mais bien comme des leviers qui permettront d’activer dans des phases de mises en commun de nouveaux questionnements et des ouvertures possibles : « Pourquoi ça ne marche pas ? », « Comment faire pour remédier à cela ? », « Avez-vous aussi connu cette difficulté, et pourquoi ? »…

Si, plutôt que de pointer ce qui ne va pas, on s’en sert pour « rebondir » et réajuster les processus de recherches et de tâtonnements, alors l’erreur n’est plus perçue comme « obstacle » à la réussite, c’est-à-dire à l’élaboration d’une réponse recevable, mais bien comme nouvelle donnée à prendre en compte, et faisant partie intégrante de la réponse de l’élève. L’erreur n’est donc plus une chose honteuse à masquer, raturer, sanctionner, puisqu’elle permet à l’ensemble du groupe, et à l’enseignant lui-même, de prendre conscience des vraies problématiques de la demande. S’il n’y a pas erreur, il n’y a pas de vrais questionnements, pas de faille, pas d’appropriation personnelle de ce qui est traité. L’erreur donne du sens à la demande, puisqu’elle surgit de la part de celui qui tente d’y répondre, et qui lui donne donc une dimension humaine et « personnalisée », par le phénomène de sa propre appropriation de la situation proposée. Sans ces erreurs qui apparaitront de part et d’autres dans le groupe, et sous différentes formes, il n’y aurait pas des êtres à part entière dans la classe, mais des robots pré-programmés.
L’apprentissage en passant par l’erreur se teinte de toutes les « couleurs » des enfants présents, car l’erreur surgit de failles dans leurs raisonnements, de lacunes personnelles, de compréhensions erronées pouvant être le fruit de plusieurs raisons propres à chacun, de sensibilités très variées… En somme, l’erreur humanise le travail de l’enseignant en mettant en exergue la somme des personnalités présentes dans la classe.

Valoriser les erreurs rencontrées, afin d’en faire des forces et non pas des faiblesses, est un cheminement nécessaire afin que l’enfant prenne confiance en lui-même, certes, mais aussi et surtout en les autres.
En effet, dans la vie réelle, on aura beau avoir une confiance totale en soi-même, ses capacités et ses compétences, si on n’arrive pas à donner cette confiance à autrui, on sera seul. Seul, on ne parvient pas à grand chose. C’est pourquoi l’enseignant doit être à la fois capable de faire en sorte que les élèves évoluent et cheminent par eux-mêmes, mais également en groupe. Echanger, communiquer, défendre un point de vue, réfuter en argumentant… Tout cela n’est pas inné, et doit s’apprendre dès le plus jeune âge à l’école. Savoir écouter et prendre la parole doit être entrainé et activé à chaque cours pour atteindre une aisance naturelle et fluide de l’exercice.

Si l’enseignant est capable de « rebondir » au bon moment sur une ou des erreurs observées en classe, et qu’il le fait de façon pédagogique, judicieuse et bienveillante, alors il n’y aura plus de place pour les moqueries et la compétition. Tout le monde, et même les bons (surtout les bons), font et doivent faire des erreurs. Surmonter une erreur à plusieurs amènera un sentiment de joie, car travailler de façon constructive à plusieurs est source de bonheur. On se retrousse les manches et on « attaque » ensemble la difficulté présente, afin d’y remédier, chacun avec ses « outils » propres. La somme de ces « outils » feront que la « boite à outils » sera plus fournie, et que donc il y aura plus de chance de répondre rapidement et efficacement au problème, afin de le solutionner, en le « réparant », et de passer à la suite.
L’enfant s’affirmera en tant qu’être unique, mais s’enrichira par la même occasion de toute la pluralité des individus constituant le groupe auquel il fait part et dans lequel il évolue. Il n’aura donc pas une vision fermée de ce qu’est un élève et ce qu’on attend de lui, puisque l’enseignant lui-même lui aura transmis sa façon de percevoir sa classe. Il la verra donc comme une somme de personnes toutes autonomes et différentes, agissant dans un but commun, mais chacun à sa façon, selon ses possibilités et ses ressources personnelles (mentales, manuelles, physiques…). Ces personnes révéleront sans crainte leurs difficultés, et seront capables de les nommer et d’y pallier à plusieurs ou tous ensemble. L’enfant adoptera une vision positive du travail en équipe, acceptant et respectant les différences et divergences de chaque camarade. Ce qui pour un pourra être une faiblesse, sera solutionné par un autre à un moment donné, mais la situation pourra très bien s’inverser lors d’une autre proposition d’enseignement.

Ainsi, l’enseignant doit veiller à ce que ses demandes soient variées et développent une large palette de capacités et compétences, qu’elles soient mentales ou physiques. Il doit avoir conscience que la classe ne possède pas une forme d’intelligence, mais que chaque enfant possède la sienne, et aura tendance à répondre à une demande en usant de cette intelligence précise. Le fait de pointer et valoriser les différentes formes de démarches possibles, permettra à l’enfant de comprendre qu’il ne faut pas nécessairement être un génie des chiffres ou un surdoué d’histoire pour résoudre certaines situations. Parfois, il faudra laisser la possibilité à des intelligences pas toujours assez sollicitées, de pouvoir s’exprimer : créativité artistique, sensibilité littéraire et poétique, habilité manuelle avec certains matériaux et outils, perception philosophique…

Ce mode d’apprentissage par le biais de l’action, du tâtonnement, des échanges et des mises en commun, va en outre développer dans l’ensemble de la classe les facultés de s’auto-respecter et de respecter autrui, de s’entraider, de prendre conscience de ses différences et d’en faire une force… Mais avant tout, cela va permettre à chacun de stimuler et d’enrichir sa créativité propre. Par créativité, j’entends capacité à partir de rien pour être capable de « rebondir », s’emparer d’une demande de façon unique et sans retenue, ne pas se freiner si on constate qu’on ne fait pas comme l’autre, trouver avec ingéniosité des moyens parmi ce dont on dispose et même si c’est très peu. Le résultat obtenu doit amener l’enfant à ressentir une certaine fierté en sa création, car il y a laissé une part plus intime de lui-même. Son travail représente une parcelle de son individualité.

Amener l’enfant à devenir un être créatif, voilà la challenge que devrait se lancer chaque enseignant. L’enfant qui crée deviendra un adulte créatif. Il sera porté par ce feu qui l’animera, désireux d’avancer et d’améliorer son environnement, de défier les difficultés, de chercher son propre cheminement pour accéder à sa propre voie. Un être créatif doit savoir et accepter de se tromper, car il n’évoluera pas sans apprendre de ses erreurs. Aucun artiste n’est parvenu à réaliser l’œuvre de sa vie en une seule fois. Il a fallu qu’ils passent tous par un long parcours et une lente construction d’eux-mêmes et de leur art, afin d’aboutir pour certains à l’essence-même de leur quête. Seules les erreurs amèneront l’enfant à grandir et devenir adulte, sans passer par un chemin tout tracé, mais par une épopée scandée de surprises et de réajustements, de faux-pas et de repentis, qui feront de lui une personne capable de se réinventer sans cesse.

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