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Viser un idéal, c’est mourir

« Il y a quelque chose de plus triste que de rater ses idéaux : c’est de les avoir réalisés »


Cesare Pavese, Le métier de vivre

Pourquoi atteindre un dessein ultime serait une façon de s’éteindre, de se consumer ? Car l’idéal en soi n’existe pas, puisqu’il est subjectif et changeant. De plus, pourquoi vouloir essayer de ressembler à un modèle existant, plutôt que de s’inventer soi-même ? L’idéal est une notion abstraite et fantomatique, planant au-dessus de nos existences comme des chimères difficiles à toucher, inventées par d’autres. Quels autres? La pression sociale, les attentes de nos famille, les stars devenues purs produits commerciaux, la société capitaliste… Tous nous servent sur de beaux plateaux dorés des formes de parfaites réussites, des modèles et exemples à suivre qui seraient synonymes de bonheur et de réussite totale. Ainsi nait la concurrence, dans son aspect négatif, soulevant en nous des sentiments destructeurs comme l’envie, la jalousie, la négation et la honte de soi, la souffrance, la frustration…
Déjà en entrant à l’école, on nous fixe des objectifs à atteindre, l’idéal étant malheureusement pour beaucoup l’élève-modèle. Mais l’enfant, au sein d’un groupe, sera-t-il le meilleur parce qu’il a des résultats excellents ? Qu’en est-il de celui à la moyenne exemplaire, mais qui humainement est destructeur et méchant avec ses camarades? Qu’en est-il du rêveur à qui on reproche de ne pas être attentif, qui accumule les lacunes, mais parvient à jouer d’un instrument ou à dessiner merveilleusement bien et avec beaucoup de sincérité? Qu’en est-il de celui qui, malgré les difficultés familiales, continue à venir chaque jour à l’école, reste à l’écoute et curieux de tout ?

Voyons en chaque enfant une forme d’intelligence et de mérite, et ne nous contentons pas de le voir comme le producteur d’un rendement sous forme de résultats obtenus. A travers l’évaluation par compétences, peu à peu nous tentons de percevoir chez eux leur réussite par le biais de comportements et attitudes adoptés et perçus comme appropriés à telle ou telle situation. Cependant, ce mode d’évaluation reste « enfermant », car encore difficile à observer de façon précise et individualisée, et quelque peu « standardisé » par des formules et des tableaux déjà pré-conçus, par des personnes qui plus est travaillant hors des classes pour la plupart.
Tout ce cadre imposé est pourtant nécessaire. L’évaluation permet de rendre compte d’un chemin parcouru, et valider un certain nombre d’acquis, afin de démontrer une évolution chez l’enfant, qui soient des repères compréhensibles pour leurs parents. Elle valide de ce fait et par la même occasion le travail de l’enseignant. Dans un sens, on peut dire qu’en plus de situer le niveau de l’élève, l’évaluation « note » la qualité d’enseignement de celui qui le dispense.
Si, dès notre plus jeune âge, nous sommes formatés pour répondre à des attentes et atteindre des objectifs en vue de valider notre progression, il ne faut pas perdre à l’esprit que nous ne sommes pas que ce qu’on attend de nous. Du moins, pas seulement. Il y a nécessité à se fondre dans notre société pour ne pas devenir en marge de cette dernière, mais il est important de ne pas oublier qui nous sommes hors de cette pression sociale.

Les études ont tendance à nous faire entrer dans une case, un moule, que nous nous sentons forcés d’adopter. Puis, nous accédons à un métier, dans lequel nous allons devoir accomplir des tâches souvent répétitives. Notre travail va devenir une certaine routine bien huilée, qui ne sera bien traité que si nous faisons preuve de rigueur et de constance. Nous risquons alors de perdre cette créativité que, peut-être, notre enseignant, nos parents, nous-mêmes… avions réussi à valoriser et cultiver jusque-là. Car à présent, nous avons atteint l’objectif ultime : nous sommes devenus des adultes responsables et autonomes. Naturellement, nous allons tendre vers ce qu’on attend de nous : répondre aux demandes, résoudre les problèmes rencontrés, faire de notre mieux, améliorer les rendements quels qu’ils soient, fixer les priorités, s’élever dans les échelons, atteindre un poste supérieur…
Mais si nous oublions notre créativité, si nous restons emprisonnés dans le schéma tout tracé que l’école, puis les études, puis la branche professionnelle, ont dessiné devant nous, nous allons nous perdre.
L’enthousiasme et la curiosité vont peu à peu se consumer et s’éteindre. Nous ne serons « bon qu’à ça ». Nous nous sentirons incapable de rebondir et de faire autre chose.
Beaucoup de gens gravissent la pyramide d’une entreprise et, quand ils arrivent au poste tant espéré, ils ne se sentent pas nécessairement plus heureux ou « remplis ».
Être créatif, c’est se voir aussi comme « façonnable ». C’est oser sortir des sentiers battus, pour découvrir d’autres univers que le sien, d’autres personnes que celles qu’on fréquente, d’autres missions que celles auxquelles on s’attèle. En allant vers l’inconnu, vers un inconnu, on accède à une part inconnue de nous-même. On sort de ce rôle dans lequel on était, pour en endosser un nouveau. On peut se tromper, échouer, regretter. On peut aussi persister, réussir, s’épanouir.
Chaque nouveau projet de vie, chaque grand changement de l’existence, et un peu comme un saut vers l’avant, ou un saut dans le vide. On ne sait pas trop ce qu’on trouvera en bas, comment se passera la traversée, si on sera assez fort pour l’affronter… Mais on se lance, car, comme le dit le dicton, « L’important n’est la chute, mais l’atterrissage ». Et tant qu’on n’a pas fait cette chute, ce grand saut, on ne sait pas ce qui se trouve en fin de compte.
Accepter cette chute et s’adapter du mieux qu’on peut à l’atterrissage, c’est se sentir pleinement vivant. On accepte de se faire confiance, on décide de croire en soi, le vrai soi. On sort de sa zone de confort, de ses habitudes, de sa sécurité, de ses limites, de ses objectifs initiaux, de sa progression en cours… On prend le pari de devenir nouveau, de faire autrement. Il n’est pas question ici de chercher à devenir mieux ou à réussir davantage, car on ne le sait pas : on ignore totalement ce qui nous attend vraiment. On est donc dépourvu de repères rassurants et d’idéaux à atteindre.

Tout ce qu’on sait, c’est qu’on va renouer avec sa créativité, sa capacité à « rebondir ». On va tout réapprendre, se réapprendre, par de nouvelles expériences, par les « tâtonnements ». Cela voudra certainement dire traverser des zones de doutes et des phases de désert, mais il est peut-être utile, voire nécessaire, d’en passer par là.
Depuis l’école, on a tendance à suivre une logique de l’orientation. On croit, ou on nous fait croire, qu’on est « fait » pour telle ou telle profession. La direction de cette orientation, avant d’être vraiment déterminée par nous-mêmes, est déterminée par nous parmi les autres, au travers de tests et de statistiques. Alors, voyons plutôt cette orientation comme le premier jalon d’une longue histoire, où chaque phase serait une nouvelle naissance, vers une meilleure connaissance de soi-même, en tant qu’individu riche d’aventures et capable de se réinventer chaque fois. Ne visons plus un idéal, visons un inconnu inspirant !
A l’image des grands peintres qui n’ont pas conçu une création « uni-forme », mais ont traversé bien des périodes traduisant leurs réflexions et remises en question, nous nous devons de nous réinventer chaque fois, non pas pour tendre vers un mieux ou un idéal, mais pour faire ressurgir dans nos vies le sentiment d’exister et de décider ce vers quoi on tend. C’est face au précipice qu’on se sent vivant, pleinement vivant. C’est face à un nouveau soi-même qu’on est libre de développer de nouvelles ressources, ou plutôt de vieilles ressources qui dormaient en nous. Alors… A quand votre saut dans l’inconnu ?

2 commentaires

  1. Gillard nathalie a dit :

    Merci pour ces belles page d’écriture c’est bien présenter ton site est superbe et tu as du talent qui ouvre à la réflexion

    1. Merci pour votre commentaire ! À très bientôt ! Laetitia.

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