Émotions & Sentiments Fiction

La villa sur la Plage du Nord

C’est étrange comme un lieu peut te faire cela, s’enraciner en ta mémoire ainsi, et de racine en racine, de ramification en ramification dans les méandres de ton inconscient, le lieu continuer d’exister.

Lieu-cabane, lieu-vivant, répandant sa présence au-delà du temps qui passe, il subsiste… Une odeur, un objet, une personne, un instant, une voix…

Et tu prends alors conscience qu’il y a bien longtemps, tu as habité ce lieu. Tu y es passée, tu y as passé du temps, tu y as laissé des traces de ton passé. Tu l’as vécu, investi, ressenti. Tu y avais ta place. Tu as existé en son intérieur.

Et à présent, c’est ce lieu qui t’habite. C’est lui qui te visite, qui te choisit, qui te fait sien. Tu lui appartiens. Il n’existe plus qu’en toi, en lui, en elle, en eux… Il est pulvérisé dans les mémoires de chacun. Ces graines que le vent du temps a portées, soulevées, semées… Et ce lieu s’ancre, et vit, et revit, et se réinvente, renaissant sans cesse de ses cendres.

Il n’y a pas d’oubli. Le présent est le lieu du passé, qui ne se contente pas que de passer, mais perdure en nous. Et voilà qu’il pousse, et s’étend, et fane, et renaît, encore et encore. Ça nous habite. Ça nous hante parfois.

Nous devenons les fondations de ces lieux qui ont eu une existence dans la nôtre, ces lieux qui ne peuvent se résoudre à nous quitter. Ou sommes-nous nous, démunis et perdus, qui nous rattachons à eux pour mieux y ranger, comme dans des boîtes, nos réminiscences ?

Et quand tu crois l’avoir oublié, quand tu penses avoir jeté les cartons de ton enfance, dans tes rêves le voici qui réapparaît. Il est un endroit tellement baroque et biscornu. Il est tel un objet vu à travers un prisme. Fantasmatique, bien plus complexe que dans la réalité, tellement insolite.

Quand je pénètre par l’esprit en remontant le fil des racines jusque dans les alvéoles de mes souvenirs, je revois la maison, si grande. Je revois les multiples portes permettant d’y entrer, comme tant de possibilités. Il y a trop d’yeux à cette bâtisse, c’est un fait. Le temps qui s’égare ne peut rien y changer : quand les volets sont ouverts, c’est la maison qui t’observe, pas l’inverse.

Et de me rappeler que c’est par la porte arrière, celle dont la clef était cachée sous une des bouteilles de gaz, qu’on préférait rentrer. Quelle étrange idée de prendre possession d’un endroit en passant par l’entrée de derrière… Comme si on perçait une âme directement avec une aiguille…

Tu entres, tu as des vieux manteaux coupe-vent qui se sont figés dans la poussière et sont devenus rigides, tels des momies. Te voici dans la cuisine.

Il y a des mugs et des tasses dans la grande commode de la pièce suivante, le séjour. Je n’aime pas ouvrir ce meuble avant mon petit-déjeuner pour prendre un bol. L’odeur qu’il séquestre sent le vieux, le renfermé.  Il y a une cheminée et des fauteuils devant, un peu usés.

La cheminée, c’est comme la colonne vertébrale de l’édifice. Elle la traverse et la soutient, elle est son tronc, son pylône, son mat… Mais elle est aussi un peu éprouvante et sombre pour une petite fille. Moi j’y vois aussi un grand tunnel vide, obscure, surpeuplé d’araignées de toutes sortes, majoritairement grandes et poilues.

Il y a aussi une étrange lampe qui est une boule de verre soufflé, et je ne comprends pas ce qu’elle fait là, pourquoi une lampe doit être si envahissante, si fragile, si présente, mais si peu éclairante dans une salle si grande. Encore un globe qui te fixe.

Avant, tu y allais et tu étais toute petite, dans cette grande villa. Tu l’as vu se dérouler devant toi, et quand tu es enfant, c’est littéralement une sensation d’aspiration qui t’envahit quand tu pénètres un lieu vaste et tortueux. Tu es comme avalé, tu t’engouffres là-dedans sans trop savoir comment tu vas en sortir, et ce n’est pas un sentiment rassurant, et encore moins quand tu y passes la nuit, et encore moins quand cette nuit-là est silencieuse, et que tu n’entends pas respirer un être familier à côté de toi.

Et si je continue à progresser en rez-de-chaussée, j’ai trois chambres devant moi. Celle de gauche, je la trouve rassurante. J’ignore pourquoi. Peut-être son orientation, ou le fait qu’elle soit proche de la rue… Et qu’elle soit, comme moi, toute petite. A sa droite, une salle de bain dans laquelle presque jamais je ne me suis aventurée. Et les toilettes à côté. Je les évite beaucoup les toilettes du bas. Pour moi, c’est le deuxième repère favori des arachnides après la grande cheminée.

Puis il y a en face la chambre-sanctuaire, le domaine de mes grands-parents, très impressionnante de par un tableau, ou plutôt une reproduction, qu’elle contient juste au-dessus du grand lit. Je perçois dans le cadre vaguement une espèce de vaisseau spatial, tout est baigné dans un bleu-vert soutenu, et tout est très léché, détaillé. C’est à la fois très réaliste et très fantastique. Un peu comme mes rêves à propos de cette maison… L’hyperréalisme fantasque a quelque chose d’étrange qui frise l’inquiétant.

Enfin, à droite du sanctuaire, il y a une chambre-dortoir. Je dormais très mal dans cette chambre. Je n’aimais pas du tout l’atmosphère qu’elle dégageait. Il y avait un robinet qui gouttait et ça empirait ma capacité d’endormissement. J’avais l’impression d’être dans un dortoir de film d’épouvante, je me disais qu’à tout moment un monstre ou une horrible personne jaillirait derrière la fenêtre et que ça serait ma dernière vision.

Je me rappelle de l’odeur des toasts le matin, de mon grand-père qui mange ses tartines avec du beurre et de la compote, ce que personne ne fait à part lui. Je me rappelle du jardin, je l’aimais bien ce jardin. Il comptait un grand portique sur lequel j’ai beaucoup joué, et j’ai plus tard appelé mon petit ami pour lui dire que je ne voulais plus être avec lui. Il y avait une cabane à outils et mon papi y allait parfois pour prendre des outils de jardinage. Il y avait un coucou qui chantait très souvent le matin. Il y avait des taupes qui faisaient râler ma mamie.

Les jours chauds d’été, nous étions nombreux. Il y a eu des rires, des fêtes, des chorégraphies dansées par nous petits-enfants, des oncles et tantes réunis, des grands-parents heureux. Il y a eu des photos prises, souvent, des poses, des remarques, des éclats de voix, des confidences, des regards en coins. Des moments avec moins de monde, et quand il faisait gris il y avait dans l’air une mélancolie réconfortante et salée.

Et je ne l’ai pas dit mais cette villa possédait aussi un étage. En somme, elle avait plusieurs espaces contenus en un seul, et ne se dévoilait pas au premier pas ni au premier coup d’œil.

L’escalier nous emmenait à une autre chambre sur la gauche, encore une, avec un plafond tout penché, une grande commode au miroir imposant, habitée par plusieurs des lits. Et on ne dormait pas mal dans cet endroit-là, sans doute parce que les murs étaient roses et que le rose calme et apaise. Le rose berce un enfant.

Face à cette chambre rose, une autre salle de bain, où j’allais avec plaisir car elle ne me faisait pas l’effet de celle du bas. Puis une immense pièce, qui sentait étrangement. Il y avait une odeur de grenier, de vieux vêtements, d’urine de loir, de maillot qui a séché au soleil, et un peu de plastique aussi.

Il y avait un bar dans cette pièce, mais jamais je ne serai allée derrière, j’ignore pourquoi. Dans un coin à gauche, un tas de fauteuils uniformes s’imbriquant en un ensemble assez insolite, sorte de cabane-canapé géante, cachant certainement bien plus que de la poussière. J’ai le souvenir d’y avoir passé du temps, un jour, entre cousins, mais j’ai toujours trouvé que cet endroit un peu crasseux.  

Enfin, on finissait le tour du propriétaire par deux chambres, une à gauche plutôt bienveillante de par ses tons bleu marine et blanc et sa grande fenêtre. Je pense que le lit à barreaux de bébé constituait une présence douce en ce lieu.

A côté de cette pièce se trouvait une autre chambre très mansardée, toute en pente, que j’affectionnais, m’y sentant comme dans un cocon.

J’ai en l’esprit les détails de cette villa, donc. Mais dans mes rêves, je me l’imagine identique et différente, comme si, au fur-et-à-mesure qu’elle se dessine et prend de la place dans mon esprit, elle se déformait elle-même.

J’assiste, impuissante, à sa transformation qui n’a rien de reposant. Le bouleversement qui s’y opère m’angoisse, sans doute parce que je ne comprends d’abord pas ce qui est en train de se passer. La frustration de voir devant moi se mouvoir une chose connue qui se complait à changer d’aspect et se complexifier pour me faire sentir encore plus perdue et minuscule en son ventre.

J’ai souvent fait ce sombre songe : je suis dans la maison et je pense qu’elle me protège, et je suis dans la lumière alors que dehors il fait nuit. Et je perçois finalement qu’on m’épie. Mais je vous ai dit, ce n’est pas étonnant : cette demeure a trop d’yeux. Qui regarde est regardé à son tour.

Et donc un passant, un inconnu, un étranger, un être menaçant, peut-être… Sans doute… A dû se sentir appelé par les fenêtres éclairées, et il est là, devant, il m’observe. Il me voit. Et au début moi je ne le vois pas. Mais après je le sens et je me glace, je me fige, puis je me sauve.

D’un coup je suis dans le jardin, et alors c’est terrible parce que je suis prise au piège et je ne sais pas ce qu’il se passe ensuite, mais c’est ténébreux et froid et angoissant.

Et je ne sais pas si cette maison m’a tendu un piège, si elle m’attendait pour me donner au malveillant personnage, ou si elle voulait me protéger et qu’elle n’y ait pas arrivé…

Mais alors je me demande comment un lieu peut avoir une si grande place en moi, comment peut-il revenir me visiter, et pourquoi il le fait de cette façon si obscure. Je n’y ai pourtant pas de mauvais souvenirs seulement. Je l’ai aimé, cette villa… J’en ai apprécié les recoins clairs qu’elle tachait de préserver.

J’y suis allée de bon cœur. J’y ai grandi de façon diluée, par passages intempestifs. J’ai foulé la grève avec mon pantalon retroussé, avec mes mains sablonneuses, avec mon filet à crevettes, avec mes parents et mes sœurs, avec mon amoureux du mois d’août…

Certes, j’y revenais chaque fois un peu plus âgée, avec une appréhension secrète, parce que les bords de la mer du Nord te soulèvent une certaine nostalgie de l’âme. Il y a toujours eu quelque chose d’aigre-doux là-bas, entre ses murs et au-delà, sur les rives.

Mes rêves sont un grenier, et ils abritent des cartons du passé. Cette maison de ma jeunesse est un de ces cartons. Parfois, elle vient me visiter. Parfois, elle m’oublie longtemps. Elle résiste. Elle prend la poussière. Elle se hisse par-dessus les vagues de l’oubli. Elle me submerge de son évanescente présence parfois inquiétante. Mais elle perdure. Elle aussi se souvient de moi.

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