Ex aethero

Portrait de nanouk

Au cours de nos activités quotidiennes, nos pas nous mènent souvent aux mêmes endroits. Nous nous écartons rarement de la route tracée par nos habitudes. Le moindre fait qui s’en écarte peut être le déclencheur du destin.
Il n’y pas de hasard en ce monde, juste de la fatalité.

Ce matin, alors que je promenais en forêt comme à mon habitude, je crus apercevoir un lièvre entre les arbres. Amusée, je décidais de le suivre. Mes pas me menèrent sur le bord de la rivière.
Il y avait là un homme que je n’avais jamais vu auparavant, assis sur les rochers. L’homme était immobile. Je restais un long moment à l’observer, intriguée. Il portait le brayet et les mitasses, vestiges d’une autre époque. À son costume, on aurait pu le croire indien, mais ses cheveux blonds et sa peau blanche comme le nacre semblaient indiquer le contraire. Son regard restait fixé sur le cours de l’eau qui rugissait et tourbillonnait en petits rapides. Il semblait absorbé par ses pensées.
Finalement, je décidais de rebrousser chemin.

Le lendemain, je retournai à la rivière. L’homme était toujours là, et, si je ne m’abuse, exactement dans la même position.

« Viens »

M’avait-il parlé? Il n’avait pourtant pas bougé, et fixait toujours l’eau de la rivière.

« N’aies pas peur, approche-toi »

Je ne rêvais pas. Il n’avait toujours pas esquissé le moindre mouvement, pas même des lèvres, mais c’est lui qui me parlait, j’en étais certaine.

Il tourna lentement la tête vers moi et esquissa un sourire, avant de m’indiquer une place à ses côtés. Enfin, je vis ses lèvres remuer :

- Je crois que nous avons à parler.

Je vins donc m’asseoir moi aussi sur les rochers et le dévisageais un moment. Il avait à nouveau tourné le regard vers la rivière. J’admirais ses traits fins, ses muscles bien dessinés, ses mains racées, sa peau diaphane au travers de laquelle on devinait ses veines. Je me demandais ce qu’un homme seul, ainsi accoutré, pouvait faire à cet endroit. Les questions tourbillonnaient dans ma tête au rythme de l’eau.

« Chaque chose en son temps » entendis-je à nouveau.

Cet homme avait donc le don de lire dans mes pensées et d’y imprimer les siennes.

Je tus tant bien que mal les questions qui me venaient à la bouche et tournai à mon tour le regard vers le cours d’eau. Nous restâmes donc assis un long moment, jusqu’à ce qu’enfin mon esprit épuisé semble se calmer et devenir aussi plat que le lac dans lequel ma belle rivière allait se jeter.

« Mon nom est Iyasik », entendis-je alors. « Et je suis du peuple de l’air. »

Je tournai vers lui des yeux écarquillés. Le peuple de l’air, je n’en avais jamais entendu parler. Qui pouvaient-ils donc être?

L’homme tourna alors son visage vers le mien. Un long sourire étirait ses lèvres fines. Il hocha la tête.

- Bien sûr que tu nous connais. Toute l’humanité nous connaît, depuis la nuit des temps. Évidemment, les années, les siècles passant, vous avez fait mine de nous oublier, mais nous avons toujours été là. Souviens-toi…

Iyasik ferma les yeux un instant, soupira, semblant rassembler ses idées.

« Nous sommes le peuple de l’air », reprit-il, « et nous sommes ici depuis le commencement du monde. Bien avant que l’homme ne foule cette terre, nous étions déjà là… »

Il tourna son regard vers le mien, et y planta ses yeux intensément bleus.

« Il y a très longtemps de cela, notre peuple vivait dans le premier monde. Oh, le premier monde n’était pas comme celui-ci. Il était sombre et froid. Nul soleil n’y brillait jamais et des insectes y rampaient, couraient, volaient en tout sens. Notre peuple vivait dans la peur.

Mais un jour, une femme aperçut un petit trou par lequel s’échappait de la lumière. Piquée par la curiosité, elle y colla son œil, et fut soudain happée par le trou. Intrigué, un homme tenta lui aussi de regarder par le trou et disparut à son tour. Puis un autre, et encore un autre. Tour à tour, tous les gens de mon peuple quittèrent donc le premier monde pour se retrouver dans ce monde-ci, d’où venait la lumière qu’ils avaient vus.

Ils firent une longue chute, une très longue chute, avant d’atterrir au milieu d’une clairière. Il faut dire qu'en ce temps-là, le monde était encore vide, ou presque. C’était une grande île entourée d’eau et les êtres vivants étaient rares. Il n’y avait alors que quelques arbres, quelques fleurs et quelques animaux. Le peuple de l’air était tombé dans une clairière, en pleine assemblée des animaux. Ils avaient atterri au milieu des animaux, mais comme ils étaient alors aussi légers, transparents et silencieux que l’air dont ils portent le nom, aucun animal n’avait remarqué la présence des nouveaux arrivants.

En ce temps-là, les animaux étaient tous amis et ils débattaient pour savoir qui était le meilleur. Il y avait là l’ours, le caribou, l’aigle, le loup, le castor, le saumon, la souris et la tortue. Ils discutèrent si longtemps des qualités et des défauts des uns et des autres que la nuit commença à tomber sans qu’ils se soient mis d’accord.

Alors l’ours, qui connaît la valeur de toutes choses, prit la parole :

- Puisque nous ne sommes pas d’accord sur qui est le meilleur, créons un nouvel animal qui nous départagera. Donnons-lui toutes nos qualités. Et comme il sera le meilleur, il aura la tâche de veiller sur ce monde, d’en chanter la beauté, de louer la terre qui le porte, de soigner les plantes qui le nourrissent, et de chérir les animaux qui seront ses pères et frères.

Tous les animaux acquiescèrent. Et c’est comme cela qu’ils se donnèrent la tâche de créer l’homme.

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