ex aethero (suite)

Portrait de nanouk

Alors ils se donnèrent le droit d’énoncer chacun à son tour les qualités nécessaires pour créer cet animal qu’ils voulaient parfait.

- Il lui faudra marcher sur deux pattes et être fort, dit l’ours.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit l’ours.

- Il lui faudra avoir l’ouie fine et reconnaître le danger, dit le caribou.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit le caribou.

- Il lui faut des serres puissantes, pour pouvoir saisir ce qu’il veut, dit l’aigle.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit l’aigle.

- Il lui faudra avoir la peau lisse et être un excellent nageur, dit le saumon.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit le saumon.

- Il lui faudra vivre en meute, car la meute est plus forte que l’individu seul, dit le loup.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit le loup.

- Il lui faudra construire sa maison, pour être à l’abri des caprices du temps, dit le castor.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit le castor.

- Il lui faudra une belle voix pour chanter la beauté du monde, dit la souris.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit la souris.

- Et il lui faudra vivre longtemps, afin d’acquérir la sagesse, dit la tortue.
- Comme toi, dirent les autres animaux?
- Comme moi, dit la tortue.

Alors l’ours façonna dans l’argile un être qui répondait à toutes les demandes. C’est au moment où les animaux s’apprêtaient à lui transmettre la vie que la sauterelle, surgie du premier monde à la suite du peuple de l’air, se présenta devant eux. Elle jeta un regard noir à l’assemblée et à sa création, furieuse de ne pas avoir été invitée à l’assemblée.

- Puisque c’est ainsi, dit la sauterelle, je maudis votre belle créature. Elle ne pourra jamais veiller sur le monde, ni en chanter la beauté, ni soigner les plantes, ni chérir les animaux qui seront ses pères et frères. Car, comme moi, la faim l’habitera, et cette faim dévorera son âme. Jamais l’homme ne sera rassasié et toujours il voudra plus que ce qu’il a. »

Iyasik tourna son beau visage moi.

- C’est étrange, dit-il, comme on est toujours puni par là où l’on a péché. L’assemblée des animaux a voulu jouer les démiurges, créer un être pour flatter son orgueil, et elle s’est retrouvée avec… une bombe à retardement, finalement.

« Une bombe à retardement, pensais je, voilà ce que nous représentons pour le reste du monde… »

Iyasik me sourit.

- Pas tous… Car il reste l’intervention du peuple de l’air… Attends que je te raconte la suite.

« Il est peut-être inutile que je te raconte comment les animaux se disputèrent, comment l’ours se mit à grogner et la souris à couiner, comment ils se condamnèrent eux-mêmes à ne plus vivre en paix les uns avec les autres, comment la colère de l’ours fut si grande qu’il finit par séparer l’île en continents et comment la tortue sauva in extremis la nouvelle créature qui menaçait de sombrer dans l’océan. »

« On se demande bien pourquoi, songeais-je avec tristesse. »

« Peut-être parce que tout créateur s’attache à sa créature. Peut-être aussi parce que la tortue est sage et patiente, et parce qu’elle ne désespérait pas de voir l’homme jouer un beau rôle sur cette terre… »

Il se leva alors, s’étira longuement, puis me tendit la main.

- Je suppose que tu souhaites en savoir plus sur le peuple de l’air et ce qu’il fit dans cette affaire… Viens.

J’acceptais l’invitation mais en saisissant sa main, je fus prise d’un soudain vertige, comme lorsqu’on se trouve tout au bord d’une falaise. Je me sentis tomber.

« N’aie pas peur, entendis-je dans un souffle, ce n’est que la peur du vide, l’inquiétude devant l’inconnu… Mais une fois le passage franchi, l’angoisse disparaîtra. »

Combien de temps suis-je restée ainsi, le cœur serré, avec cette impression étrange de sombrer dans quelque monde inconnu? Quelques secondes, quelques minutes peut-être, qui m’ont paru une éternité. Lorsque j’ouvris les yeux, je tenais toujours la main d’Iyasik, et rien autour de nous ne semblait avoir bougé. Rien? Je regardais Iyasik. Si ses traits et sa carrure étaient restés les mêmes, il était maintenant devenu brun, le teint mat, les yeux aussi noirs que le jais.

- Bienvenue dans notre réalité, dit-il avec un sourire éclatant. Bienvenue chez le peuple de l’air.

Iyasik se mit alors à marcher, empruntant un sentier dans la forêt.

- Il existe d’autres réalités, dit-il alors pour répondre à ma question muette. Lorsque le peuple de l’air entendit la malédiction de la sauterelle, notre aîné décida de parler aux animaux…

« Comme nous sommes coupables d’avoir entraînés avec nous la sauterelle, nous acceptons notre part du fardeau, avait-il aux animaux. Nous nous ferons les gardiens de l’homme, pour que sa cupidité ne dévore pas le monde. »

- L’ours avait donc façonné de nouvelles formes d’argile, à l’image de l’homme.

« Puisque l’homme est craintif, avait dit l’ours, vous devrez adopter son corps, et copier ses mœurs si vous voulez vous faire entendre. »

- Ainsi, ajouta Iyasik, mon peuple, qui auparavant était libre comme l’air dont il porte le nom, s’est retrouvé ancré les pieds sur terre, dans ce corps.

Je le regardais. Il avait dit cela avec une espèce de moue contrariée. J’essayais d’imaginer ce que pouvait ressentir un être aussi léger, transparent et silencieux que l’air, virevoltant où bon lui semblait, soudain emprisonné dans un corps comme le nôtre, avec toutes les contraintes qui accompagnent notre état… Impossible de voler désormais…

- Mais comme, contrairement à l’homme, ce corps d’argile n’était pas réellement le nôtre, ajouta Iyasik, nous avons un grand avantage : l’argile est malléable. Nous pouvons donc nous transformer à volonté.

Comme pour illustrer ses dires, il se transforma alors en un magnifique pygargue à tête blanche, s’envolant dans un coup d’aile majestueux. Alors qu’il volait au-dessus de moi, je l’entendais toujours parler.

« Ainsi nous reçûmes le don de communiquer avec vous, sous toutes sortes de formes, pour vous apprendre la beauté du monde, et comment le préserver. Mais tout don se paye, ajouta-il en reprenant forme humaine. Les animaux scellèrent nos âmes à ces formes d’argile et il nous fut interdit d’en sortir, si ce n’est pour nous mêler aux éléments. Il nous fut aussi interdit d’agir directement dans le monde, si ce n’est pour remplir notre rôle de gardiens… Voilà pourquoi, nous habitons généralement une réalité parallèle. »

À force de marcher, nous arrivâmes enfin dans un petit village, le village du peuple de l’air, qui semblait tout droit sorti d’une autre époque, à l’image d’Iyasik. Des wigwams étaient disposés en cercle autour d’une place centrale et quelques enfants couraient à moitié nus d’une habitation à l’autre, pendant que les femmes s’affairaient à leurs tâches ménagères.

Iyasik me mena auprès de l’ancien du village, qui me raconta l’histoire de son peuple, qui étaient nos gardiens. Il me raconta comment, à l’aube de l’humanité, le peuple de l’air apprit aux hommes à chasser et à pêcher. Comment ils leur apprirent à cultiver la terre. Et surtout comment, chaque jour, le peuple de l’air n’avait de cesse de répéter aux hommes quelle était leur place dans le monde, comment ils devaient respecter la terre, les animaux et les plantes, et comment ils ne devaient pas s’attacher à posséder.

« Longtemps, le peuple de l’air et les hommes vécurent dans une grande amitié. Ils furent même si proches que certains s’aimèrent. De nombreux enfants naquirent, des fils de l’homme mais aussi du peuple de l’air. Comme le peuple de l’air, ces enfants possédaient le don de voyager entre les mondes, même s’ils ne pouvaient pas se transformer à volonté. Leurs descendants, lorsqu’ils manifestaient les mêmes aptitudes, sont devenus prêtres ou chamanes. Mais petit à petit, l’homme a voulu s’affranchir des liens qui existaient avec le peuple de l’air. Alors, ils nous ont relégués aux rangs d’esprits ou mêmes d’êtres maléfiques. »

Les jours suivants, je retournais plusieurs fois au village en compagnie d’Iyasik, pour écouter l’ancien me parler de nos gardiens. J’appris ainsi comment le peuple de l’air donna naissance, de par le monde, à toutes sortes de légendes. Les hommes leur avaient donné le nom de dieux, de nains, d’elfes, de lutins, de fées, pour mieux les éloigner… Ils se souvenaient qu’autrefois des êtres aux pouvoirs étranges avaient eu une influence sur leurs vies, tout en leur refusant maintenant toute réalité.

« Petit à petit, nous avons donc perdu notre influence sur votre race. Nous avons cessé de nous mélanger, et lorsqu’ils nous voyaient, les hommes pensaient avoir rêvé. Il nous a fallu trouver d’autres moyens de communiquer. Nous entrions dans les transes des chamanes pour vous parler, mais eux aussi ont fini par perdre leur influence. Alors nos femmes se sont faites muses auprès de vos artistes. Mais à nouveau, les hommes ont eu tendance à bouder nos conseils. Plus le temps passait, plus il était difficile de communiquer directement avec vous. Alors, nous voici presque condamnés à utiliser notre ultime moyen de faire entendre notre message. Nous ne prenons plus guère ni la forme d’humains ni celle des animaux, nous nous mêlons aux éléments. »