La Bavarde

Je n’ai jamais eu le don de la parole. Ça s’est su très tôt, quand à deux ans bien sonnés, je refusais de sortir des dix mots qui me servaient de vocabulaire. De toute façon, mes besoins étaient généralement satisfaits, et j’avais une grande sœur qui se faisait l’interprète de mes désirs. Dans ces conditions, pourquoi chercher plus loin?

J’ai bien sûr dû apprendre à m’exprimer, mais l’oral reste un art pour moi difficile. Même dans la conversation courante, je reste bien souvent muette, n’ayant rien à ajouter de pertinent. Je ne sais pas deviser de choses et d’autres, encore moins du ton badin que les gens affectionnent. Il m’est difficile, voire impossible, de parler de moi. Je n’ai bien sûr pas les compétences pour parler des autres. Restent les sujets de conversation neutres, mais comme discourir de la pluie et du beau temps m’ennuient généralement et que ce qui m’intéresse ennuie tout aussi généralement les autres, les sujets sur lesquels il m’est possible d’avoir une conversation fluide et naturelle sont somme toute assez réduits. Alors je laisse les autres parler. C’est d’ailleurs souvent vers moi que l’on se tourne lorsqu’on a besoin d’une oreille attentive, car si je ne sais pas m’exprimer, je sais écouter.

La Bavarde manifeste d’ordinaire la même absence de volubilité. Elle intervient peu dans ma vie quotidienne, et rarement à mauvais escient. Comme moi, elle semble préférer la discrétion. La plupart du temps, c’est une interlocutrice agréable, qui se contente de reprendre certains points ou d’insister sur d’autres. Bien sûr, il lui arrive parfois d’essayer de faire dévier le cours de mes pensées pour m’entraîner loin de ce qui m’occupe, c’est son rôle de Bavarde, mais en général, un petit rappel à l’ordre lui suffit et elle me laisse de nouveau en paix. J’avoue que lorsque je ne travaille pas, il m’arrive même de la solliciter, car j’aime lorsqu’elle me ramène sur les chemins de l’enfance. Alors je l’appelle et je lui lâche la bride, et voilà le flot de paroles qui va, court et s’envole, et me ramène à des impressions et des souvenirs que je croyais oubliés. Que j’aime quand elle me rappelle ces moments de douceur…

Mais voilà que ce soir, la Bavarde caracole et s’emballe. J’ai beau essayer de l’arrêter, elle m’entraîne avec elle sur les chemins de l’égarement. Te souviens-tu, me dit-elle menaçante, te souviens-tu? Et la voici qui fouille ma mémoire à la recherche de ce qui s’y cache de plus accablant et que défile derrière elle un cortège de tristesse, de tourments, d’angoisse même. Et d’y ajouter des projections d’avenir tout aussi peu engageantes que les noirs souvenirs qu’elle agite. Mes pensées vont vite, j’ai à peine le temps de saisir un fil que toute une pelote de sombres sentiments s’enroule autour de moi. Je me débats et tente encore de la raisonner, il est inutile de brasser de noires pensées, l’inquiétude ne nourrit que l’inquiétude, je refuse de me laisser porter par un flot de tristesse, à chaque jour suffit sa peine, demain est un autre jour, patience et longueur de temps... Mais la Bavarde galope, je ne sais plus la rappeler sur les chemins de la sérénité. Et j’ai beau me boucher les oreilles, elle fait tant de bruit qu’il m’est impossible de l’ignorer.

Ce soir, j’ai perdu la bataille. Alors je laisse la Bavarde s’en donner à cœur joie. Je sais que seul l’épuisement de ses vaines paroles me permettra de dormir.

(J'ai emprunté l'expression "la Bavarde" à mon ami Moukmouk, mais j'aime beaucoup le terme, qui est si juste)

Commentaires

Il arrive parfois qu'il est

Il arrive parfois qu'il est très difficile de lui fermer la gueule. Moi je tente de faire diversion en parlant avec les oiseaux... mais parfois même les oiseaux reprennent ses propos culpabilisants. Or ça sert à rien la culpabilité, ça ne fait même pas maigrir.

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