Journée de la terre

Portrait de nanouk

Parce que c'est la journée de la terre aujourd'hui demain (même si ça devrait être tous les jours la journée de la terre), et que c'est un de mes textes préférés (même si son authenticité est discutable)...

Le grand chef à Washington a laissé entendre qu’il souhaite acheter notre terre. Le grand chef nous envoie aussi des mots d’amitié et de bonnes intentions. Ceci est aimable de sa part, puisque, comme nous le savons, il n’a pas vraiment besoin de notre amitié en retour. Mais nous allons étudier votre offre.

(...)

Nous considérons donc votre offre d’acheter notre terre. Mais si nous décidons de l’accepter, j’y mettrai une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme des frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre. J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tirons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l’homme blanc, dont le Dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira bien un jour - c’est que notre Dieu est le même Dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le Dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du Dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes et la vue des collines en pleines fleurs ternies par des fils qui parlent.

Où est le hallier? Disparu. Où est l’aigle? Disparu. La fin de la vie et le début de la survivance.

"La lettre" est une adaptation d'une déclaration du Chef Seattle au gouvernement des États-Unis faite en 1854. Le texte original dont elle s'inspire fut publié en 1887 en compilant diverses notes prises lors du discours en question. Cette source est disponible ici (en anglais).

Commentaires

Sauvage

Le mot sauvage vient de sylvia= forêt. Etre sauvage c'est être de la forêt. Au moment des contacts, ce qui a étonné le plus ceux de la forêt, ce sont les inégalités de richesses. Il demeure inacceptable à un humain d'accepter qu'il y ait des riches et des pauvres. Le "potlash" a justement été inventé pour permettre à tous d'être humain. Puisque posséder affaiblit, on donne nos biens à nos ennemis, ils deviendront lourds et faibles. Mais comme généralement nos ennemis nous encombrent de leurs richesses, le jeu est nul.

Portrait de nanouk

"Il demeure inacceptable à

"Il demeure inacceptable à un humain d'accepter qu'il y ait des riches et des pauvres" : eh bien, il n'en reste plus beaucoup, des humains :(

Portrait de nanouk

Authentique ou pas

Le texte traduit ici est le texte de Ted Parry.
La version "originale" diffère quelque peu - j'aurais du prendre le temps de vous traduire le texte au lieu de copier bêtement - donc les métaphores ne sont pas toutes présentes dans la source, qui est déjà la transcription 30 ans plus tard d'un discours prononcé dans une langue amérindienne (probablement en duwamish, Seattle ne parlait pas l'anglais). Bref, les mots sont probablement enjolivés par rapport au premier discours.
Reste que le caractère visionnaire y est bien présent, lui, même dans cette version de 1887 (Henry Smith, qui dit avoir assisté au discours en question).
Et comme je ne peux pas décemment soupçonner un homme blanc des années 1880, tout particulièrement un Américain, de faire preuve d'une telle lucidité sur le rapport entre l'homme et la nature, je pense qu'il faut bien attribuer à Seattle tout le fond du texte :D

Edit: on a accusé Smith d'avoir rédigé ce texte dans la mouvance "romantique" de l'Amérique de l'époque pleurant sur la disparition des Indiens. C'est certainement vrai de certains passages, notamment ceux sur les bisons et le chemin de fer (on est à l'époque des sinistres spectacles de Buffalo Bill et de Sitting Bull), ou encore de ceux sur la disparition de l'homme rouge. Je pense en revanche que les éléments de spiritualité amérindienne dans le texte, qui ne faisaient pas vraiment partie du folklore du Far West, peuvent raisonnablement être considérés comme plus ou moins authentiques.

Un peu plus d'un siècle...

Trop bieng, je me souviens de mon mot de passe!
Bon, en fait, l'idée du commentaire que je voulais mettre, c'est que le blanc, en fin de compte, est juste en retard de quelques décennies sur l'homme rouge...

en passant

si ce texte est authentique, il témoigne d'une sagesse visionnaire et d'une profonde compréhension des liens entre tous les êtres, qui m'étonne presque de la part d'un homme rouge tant je reste imprégné de préjugés d'homme blanc, même m'en croyant débarrassé.

En prime les métaphores utilisées sont fortes et belles, j'aime tout particulièrement celle-ci : "le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux".